• OLGA NICOLAIEVNA

     

     



     

     


     

    Dans la nuit du 15 novembre 1895 (le 3 novembre selon l’ancien calendrier russe), Alexandra, impératrice de toutes les Russies, accouche avec difficulté de son premier enfant. Son époux, le tsar Nicolas II, note dans son journal : « Un jour qui ne s’effacera jamais de ma mémoire, pendant lequel j’ai souffert, tellement, tellement ! Dès une heure du matin, ma chère Alix a senti les douleurs qui ne lui ont pas permis de dormir… Je ne pouvais la regarder sans partage son mal. Vers deux heures, ma chère maman est arrivée de Gatchina. Tous les trois, elle, Ella (la Grande-Duchesse Elisabeth, sœur d’Alexandra) et moi, nous n’avons pas quitté un instant Alix.

      

    A neuf heures, juste, un vagissement enfantin se fit entendre et nous avons tous respirés librement ! Dieu nous a donné une fille… ». Ses parents lui avaient déjà choisi son prénom : Paul. Mais puisque c’était une fille, on la baptisa Olga. Le prénom Olga signifie « sainte » ou « santé ».

      

    C’est un ancien prénom russe, traditionnellement attribué au sein de la Famille impériale, à l’instar de la sœur de Nicolas II, La Grande-Duchesse Olga Alexandrovna. La reine Victoria leur envoya une nourrice anglaise, Miss Orchard, qui avait déjà été la nourrice d’Alexandra durant son enfance, mais aussi celle de sa propre mère, la princesse Alice du Royaume-Uni.

     

    Toute la famille était ravie par cette belle petite fille aux yeux clairs, même si malheureusement ce n’était pas un garçon, comme le note la sœur de Nicolas, la Grande-Duchesse Xénia Alexandrovna : « La naissance de la fille de Nicky et Alix ! Une grande joie, même si il est dommage que ce ne soit pas un fils ! Les douleurs de l’accouchement ont commencé tard dans la nuit. A 10 heures, nous sommes allées à Tsarskoie-Selo. Pauvre Alix ! L’accouchement a été éprouvant. Le bébé est relativement gros, il pèse 4.5 kilogrammes. Mais Dieu merci, tout s’est bien terminé. J’ai vu la chère Alix. Elle a l’air bien, la petite Olga était posée à côté d’elle sur le lit. »

    Quelques jours après la naissance du bébé, Nicolas écrit une lettre à la reine Victoria, la grand-mère d’Alexandra : « Ma chère Alix, qui est couchée près de moi dans le lit, pense à vous et vous remercie tendrement pour votre lettre et vos félicitations. Dieu merci tout s’est bien terminé. Elle trouve tant de plaisir à s’occuper de notre beau bébé. Pour ma part, je considère cela (Alexandra allaitait Olga elle-même) comme la chose la plus naturelle pour une mère et je pense que c’est un bon exemple ! Nous sommes tous les deux si heureux que vous ayez accepté d’être la marraine de notre premier enfant. »

     

    La petite Olga a été baptisée le 26 novembre 1895. La cérémonie a eu lieu dans l’église du Palais Catherine, où elle y a été emmenée par un carrosse doré. Ses marraines étaient l’impératrice douairière Marie Feodorovna, la reine Olga de Grèce, la reine Victoria du Royaume-Uni, la Grande-Duchesse Olga Alexandrovna et l’impératrice Victoria de Prusse. Ses parrains étaient le roi Christian IX du Danemark, le Grand-Duc Ernest de Hesse et le Grand-Duc Vladimir Alexandrovitch. Comme beaucoup l’on noté : « La Grande-Duchesse Olga était un gros bébé, et rien ne présageait la belle jeune fille qu’elle allait devenir en grandissant. ».

      

    A ce propos, Lili Dehn note : « La Grande-Duchesse Olga était l’aînée des quatre sœurs. Elle était une fille très aimable, et tout le monde l’aimait dès le premier regard. En tant qu’enfant, elle avait un physique ordinaire, mais à quinze ans elle est devenue très belle. Elle était légèrement plus grande que la moyenne, elle avait un teint frais, de profonds yeux bleus, une masse de cheveux châtains clairs et de jolies mains. C’était une fille intelligente avec un caractère doux. »

     

     

     

    Alexandra, accompagnée de Nicolas, présente la petite Olga à sa grand-mère,
    la Reine Victoria du Royaume-Uni.

     

    Comme tout nouveau monarque, après son couronnement en 1894, Nicolas voyageât à l’étranger avec sa famille. En septembre 1896, Nicolas et Alexandra embarquèrent pour l’Angleterre avec leur petite fille Olga, âgée de dix mois, afin de la présenter à la reine Victoria. Heureuses de se retrouver, grand-mère et petite-fille passèrent des heures à jouer avec la petite Olga. « Elle est merveilleusement gentille et affectueuse avec nous et tellement contente de voir notre petite fille… » écrivait Nicolas à l’impératrice douairière à propos de Victoria.

      

    De Portsmouth les voyageurs partirent pour la France. A la différence des vacances en Angleterre, la visite de la Famille impériale à Paris n’était nullement une réunion de famille, mais un événement de première importance pour la France comme pour la Russie. L’apparition de la voiture impériale sur les grands boulevards de Paris déchaîna une ovation formidable. Une foule immense acclamait Nicolas et Alexandra. Olga et sa nourrice, qui suivaient dans une autre voiture, étaient saluées aux cris de « Vive le bébé ! », « Vive la Grande-duchesse ! » et même « Vive la nounou ! ». Le « Journal des débats » a même suggéré de baptiser Olga, en hommage à la petite-Grande-duchesse qui est arrivée à Paris avec ses parents, toutes les filles françaises nées en cette semaine de 1896.

     


    Entre 1897 et 1901, la petite Olga est rejointe par trois sœurs : Tatiana, Maria et Anastasia, puis finalement par un frère, Alexis, en 1904. Pierre Gilliard, le précepteur des enfants Romanov, écrit lors de sa première rencontre avec les enfants impériaux que « L’aînée des Grandes-Duchesses, Olga, fillette de dix ans, très bonde, yeux pétillants de malice, nez légèrement relevé, m’examinait avec un regard qui semblait chercher dès la première minute le défaut de la cuirasse, mais il se dégageait de cet enfant une impression de pureté et de franchise qui vous la rendait de prime abord sympathique »

    Olga faisait preuve, selon Gilliard, « d’une intelligence très vive ; elle avait beaucoup de raisonnement en même temps que de spontanéité, une grande indépendance d’allure et des réparties promptes et amusantes. Elle me donna d’abord un peu de peine ; mais à nos escarmouches du début succédèrent des rapports empreints de la plus franche cordialité.

      

    Elle saisissait tout avec une extrême rapidité et savait donner un tour original à ce qu’elle avait compris. Je me rappelle, entre autres, que, dans une de nos premières leçons de grammaire où je lui expliquais le mécanisme des verbes et l’emploi des auxiliaires, elle m’interrompit tout à coup en s’écriant : « Oh, Monsieur, j’ai bien compris, les auxiliaires, ce sont les domestiques des verbes ; il n’y a que ce pauvre verbe avoir qui doit se servir lui-même ». »

     


    Des quatre sœurs, c’est Olga qui ressemblait le plus à son père. Elle était timide et docile. Elle avait de longs cheveux blonds châtains, des yeux bleus et un visage large. Sa douceur, sa bienveillance, la profondeur de ses sentiments frappaient tous ceux qui l’approchaient. Olga avait l’esprit bien fait et prompt à saisir les idées. Lorsqu’elle conversait avec des personnes qu’elle connaissait bien, sa parole était rapide, directe, spirituelle. Elle lisait beaucoup, roman ou poésie, choisissant souvent parmi les livres de l’impératrice un ouvrage que celle-ci n’avait pas encore lu. « Maman, tu attendras que je t’aie dit si tu pouvais lire ce livre », notifiait-elle à l’impératrice qui la surprenait penchée sur un volume disparu de sa bibliothèque.

    Selon Gibbes, le professeur d’anglais des enfants impériaux, Olga avait « un fort tempérament, mais ne faisait preuve d’aucune rancune. Elle avait le cœur de son père. Ses manières étaient dures. Elle était bien éduquée et était très mature. On sentait en elle qu’elle était « une fille bien russe » qui aimait la solitude, lire des poèmes et qui n’aimait pas les problèmes quotidiens. Elle aimait la musique et improvisait au piano. Simple et sincère, elle était incapable de dissimuler ses sentiments et était évidemment plus proche de son père que de sa mère. »

     

    Olga a toujours eu en effet de meilleures relations avec son père qu’avec sa mère, et lui arrivait même de se disputer avec elle. Elle se plaignait également du mauvais état de santé permanent de sa mère. Dans une lettre à sa grand-mère l’impératrice douairière Marie Feodorovna, Olga écrit : « Comme d’habitude, son cœur ne va pas bien. C’est tellement désagréable ».

    Anna Vyroubova se souvient d’Olga comme « la plus habile de toutes sans doute, son esprit était si prompt à saisir les idées, elle retenait tout ce qu’elle apprenait sans difficulté. Sa principale caractéristique était, je pense, sa forte personnalité. Une qualité admirable chez une femme, la même caractéristique qui la rendait difficile à vivre dans son enfance, où il lui arrivait d’être désobéissante.

      

    Elle avait un fort tempérament mais, cependant, elle apprit rapidement à le contrôler, et si elle avait eu la chance de vivre une vie normale, elle serait devenue, je crois, une femme d’influence et de distinction. Olga ressemblait à son père dans la finesse de ses traits, en particulier par son délicat nez retroussé. ».

    Olga était la meilleure élève parmi ses sœurs. Pourtant, elle faillit causer un jour la disgrâce de son précepteur suisse, Pierre Gilliard, qui lui avait donné à lire Les Misérables en français. Gilliard note à ce propos :

     

    « Elle lisait beaucoup en dehors des leçons. Lorsqu’elle fut plus âgée, chaque fois que je lui remettais un ouvrage, j’avais la précaution – alléguant la difficulté du texte ou le peu d’intérêt qu’il présentait – d’indiquer en marge par des annotations les passages ou les chapitres qu’elle devait laisser de côté et dont je lui donnais un court résumé.

      

    Une omission de ma part me valut un des moments les plus désagréables de ma carrière pédagogique ; mais grâce à la présence d’esprit de l’empereur, tout se termina mieux que j’aurais pu le craindre.


    Olga Nicolaïevna lisait les Misérables et était arrivée à la description de la bataille de Waterloo. Au début de la leçon elle me remit, selon sa coutume, la liste des mots qu’elle n’avait pas compris. Quel ne fut pas mon effroi d’y voir en toutes lettres le mot qui fit la gloire du héros qui commandait la garde.

      

    J’étais sûr pourtant d’avoir pris toutes mes précautions… Je demande le livre pour vérifier mes annotations et je constate mon incroyable oubli. Pour éviter une explication délicate, je biffe le mot malencontreux et je rends la feuille à Olga Nicolaïevna qui s’écrit :


    - Tiens ! Vous avez biffé le mot que je suis allée demander hier à papa !


    La foudre tombant à mes pieds ne m’eût pas donné de commotion plus violente…
    - Comment, vous avez…


    - Mais oui, et il m’a répondu, après avoir demandé comment je le savais, que c’était un terme très énergique qu’il ne fallait pas répéter, mais que dans la bouche de ce général c’était le plus beau mot de la langue française.


    Quelques heures plus tard, à la promenade, je rencontrai l’empereur dans le parc ; il me prit à l’écart et, du ton le plus sérieux, me dit :


    - Monsieur, vous apprenez à mes filles un étrange vocabulaire…


    Je m’embarrassais dans des explications confuses. Mais l’empereur, éclatant de rire, reprit :


    - Allons, Monsieur, ne vous tourmentez pas, j’ai très bien compris ce qui s’était passé, et j’ai répondu à ma fille que c’est là un des titres de gloire de l’armée française. »

     

    Olga était la plus croyante de ses sœurs et passionnément dévouée à l’Eglise Orthodoxe. Elle a fait sa première communion à Moscou en 1903. Olga était également la plus informée de la situation politique du pays étant donné qu’elle lisait régulièrement les journaux. Durant les années sombres de la famille Romanov, elle est devenue le compagnon préféré de son père. Nicolas et sa fille aînée marchait alors longuement dans le parc ou s’asseyaient pour discuter des problèmes politiques du pays.
      
    En 1911, pour le seizième anniversaire de la GrandDuchesse Olga, l’impératrice donna un grand bal au palais Livadia, en Crimée. Avant le commencement de la fête, Olga reçut de ses parents une bague ornée de diamants et un collier formé de trente-deux diamants et perles ; c’était ses premiers bijoux et la consécration de sa jeune féminité. Ce soir-là, Olga porta sa première robe de bal, une robe toute rose. Elle avait relevé ses épais cheveux bonds sur le haut de sa tête ; c’était aussi la première fois qu’on lui permettait de se coiffer comme une femme. Elle entra dans la danse rayonnante de plaisir et de grâce.
      
    En 1945, à l’apogée de sa puissance, Staline reçut à Yalta en Crimée ses alliés, le président Roosevelt et le Premier ministre Winston Churchill. C’est ainsi que les fameuses décisions de Yalta furent prises autour d’une table ronde dans la salle à manger d’apparat où, trente-quatre ans plus tôt, Olga, fille aînée du Tsar, avait ouvert son premier bal, le jour de ses seize ans.

     

    « Un des plus beaux bals », se souvenait l’amie intime de la tsarine, Anna Vyroubova : « La Grande-Duchesse était habillée pour la première fois d’une robe du soir en mousseline rose, ses cheveux blonds relevés en chignon. Gaie et fraîche comme une fleur, elle attirait l’attention de tous. Après le bal, on soupa par petites tables. Les plus jeunes grandes-duchesses avaient eu la permission d’assister au bal et s’amusaient. »

     

    En 1913, selon la coutume, la Grande-duchesse Olga reçut le titre honorifique de colonelle en chef honoraire du régiment du 3e hussard Elisabethgradsky. C’est également à cette même période que des projets de mariage virent le jour. En tant que fille aînée du tsar, elle était en effet un des partis les plus intéressants d’Europe.

      

    On évoqua tout d’abord des fiançailles entre Olga et le Grand-Duc Dimitri, mais il ne sortit rien de ce projet. Puis on pensa au prince de Galles Edouard. Encore une fois, le projet échoua et le prince resta célibataire jusqu’en 1936 ; cette année-là il renonça au trône sur lequel il était déjà monté pour épouser une américaine, Mrs Wallis Warfield Simpson.

    On envisagea plus sérieusement de marier Olga au prince Carol, héritier de la couronne de Roumanie. Le ministre des affaires étrangères Serge Sazonov s’était fait l’avocat de ce projet d’union : il y voyait le moyen de détacher la Roumanie de son alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Nicolas et Alexandra regardaient le prince Carol d’un œil favorable, mais Olga refusait d’en entendre parler seulement.

      

    Le 13 juin 1914, la Famille impériale embarqua sur le yacht impérial et se rendit, pour une brève visite, à Constanza, port roumain sur la mer Noire. Pendant le voyage, Olga confia ses inquiétudes à son professeur Pierre Gilliard :

     

    Pendant le voyage, Olga confia ses inquiétudes à son professeur Pierre Gilliard :


    « - Dîtes-moi la vérité, Monsieur, vous savez pourquoi nous allons en Roumanie ?


    - Je crois que c’est une visite de politesse que l’empereur va faire au roi de Roumanie, pour lui rendre celle qu’il lui a faite autrefois. Répondit Pierre Gilliard embarrassé


    - Oui, c’est peut-être le prétexte officiel, mais la véritable raison… Oh je sais bien que vous n’êtes pas censé le savoir, mais je suis sûre que tout le monde en parle autour de moi et que vous la connaissez… Et bien si je ne veux pas, ce ne sera pas. Papa m’a promis de ne pas me forcer… et moi, je ne veux pas quitter la Russie.


    - Mais vous pourrez y revenir aussi souvent que vous voudrez.


    - Je serais malgré tout une étrangère pour mon pays ; je suis russe et je veux rester russe ! »





    La Famille impériale en visite en Roumanie, en 1914. De gauche à droite, au premier plan : Maria Nicolaïevna, le Tsarévitch Alexis, Nicolas de Roumanie et Olga Nicolaïevna tenant sur ses genoux le petit Mircea de Roumanie. Au second plan : le Roi Carol Ier de Roumanie, l'impératrice Alexandra Feodorovna, Tatiana Nicolaïevna, la princesse héritière Marie de Roumanie et Nicolas II. Au troisième plan : Anastasia Nicolaïevna, Marie de Roumanie, le Prince Carol, Lleana de Roumanie, le Prince héritier Ferdinand de Roumanie et la Reine Elisabeth de Roumanie.

     

    Carol et la Famille royale de Roumanie assistèrent sur le môle à l’arrivée du Standart qui amenait de Yalta leurs hôtes russes. Toute la journée, Olga fut le point de mire de la foule roumaine qui savait que la fille du Tsar serait peut-être, un jour, sa reine. Cependant, Olga n’éprouvait aucune attirance pour le jeune prince Carol. Selon la princesse Bibesco, les jeunes filles, en un innocent stratagème, s’étaient exposées volontairement au soleil, et leur teint doré n’était pas à la mode.

    Le Tsar et l’impératrice respectèrent les sentiments de leur fille et le projet fut lui aussi abandonné. En réalité, Olga pensait sans doute toujours à Pavel Voronov, un officier du Standart, le yacht impérial, dont elle tomba amoureuse en 1913.

     

    Un jour sur la terrasse de Livadia, Alexandra discutait avec Sazonov : « Je m’aperçois avec terreur que le temps s’approche où je devrai me séparer de mes filles. Je ne pourrais rien souhaiter de mieux que de les voir demeurer en Russie après leur mariage, mais j’ai quatre filles et je sais bien que c’est une chose impossible. Vous n’ignorez pas combien les mariages sont une affaire délicate pour les familles régnantes.

      

    Je le sais d’expérience, bien que je ne me sois jamais retrouvée dans la position qu’occupent mes filles ; j’étais [seulement] la fille du grand-duc de Hesse et risquais peu de me voir contraindre à faire un mariage politique… Pourtant, je sentis un jour la menace de ces unions où l’amour ni l’affection n’ont de part… et je me souviens encore avec une extrême précision, comme si c’était hier, des tourments que j’endurai quand Z (ici l’impératrice dit un nom qui appartenait à l’une des familles régnantes d’Allemagne)… arriva à Darmstadt et que l’on m’apprit qu’il s’était mis en tête de m’épouser.

      

    Je ne le connaissais absolument pas ; jamais je n’oublierai ce que furent mes souffrances quand je le vis pour la première fois. Ma grand-mère la reine Victoria me prit en pitié, on cessa de me tourmenter. Dieu avait disposé autrement de ma destinée et me réservait un bonheur qui dépassait mes plus beaux rêves. Tout ceci ne me fait que mieux sentir qu’il est de mon devoir de laisser mes filles libres de se marier selon leurs inclinations. L’empereur devra décider si tel ou tel mariage lui semble convenable, mais l’autorité des parents ne doit point dépasser cette limite. »

     

    En 1915, Boris Wladimirovitch, un cousin de Nicolas II, avait demandé la main d’Olga. L’impératrice, en écrivant au Tsar, n’avait point caché les sentiments qu’elle nourrissait pour Boris : « dans quel épouvantable milieu son épouse se verrait entraînée… des intrigues sans fin, des manières et des conversations plus que légères… un homme de trente-huit ans, usé, blasé, [marié] à une pure et fraîche jeune fille qui a dix-huit ans de moins que lui… [et l’emmenant] vivre dans une maison où d’autres femmes ont déjà « partagé » sa vie !!

      

    Une jeune fille inexpérimentée souffrirait affreusement d’avoir un mari de quatrième ou de cinquième main, ou pis encore. ». Maria Pavlovna, la mère de Boris, s’était officiellement associée à la demande en mariage présenté par son fils. Le refus de l’impératrice lui paru impardonnable.

     

    A Vingt ans, Olga reçut la libre disposition d’une partie de sa fortune et commença à répondre aux appels que l’on faisait à sa générosité. Un jour en 1915, alors qu’elle se promenait en voiture à Mohilev, le quartier général de l’armée russe, elle aperçut un enfant qui marchait en s’appuyant sur des béquilles ; elle voulut savoir quel était son mal et découvrit que ses parents n’avaient pas les moyens de la faire soigner. Sans en rien dire, elle réserva tous les mois une somme destinée à payer le traitement du petit malade.

    Dans ses mémoires, Sophie Buxhoeveden note à propos d’Olga : « Les filles étaient toutes très belles. L’aînée, la Grande-Duchesse Olga Nicolaïevna, était belle et grande, avec de beaux yeux bleus, un nez court et de belles dents. Elle avait une grâce remarquable et était une très bonne danseuse. Elle était la plus habile de ses sœurs et était très douée en musique : elle avait, selon ses professeurs, une « oreille absolue ».

      

    Elle pouvait jouer tous les morceaux qu’elle entendait, même les plus compliqués, et sa touche personnelle était délicieuse. Elle chantait parfaitement dans un joli mezzo-soprano. Olga Nicolaïevna était très simple, parfois trop franche, mais toujours sincère. Elle avait beaucoup de charme. En tant qu’élève, elle a fait subir toutes les blagues possibles à ses pauvres professeurs. Quand elle a grandi, elle était toujours présente pour s’amuser. »

     

    « Elle était généreuse, et répondait toujours aux appels de dons : « Oh, il faut aider ces pauvres. Je dois faire quelque chose » disait-elle. Olga Nicolaïevna était très dévouée à son père. L’horreur de la Révolution a eu beaucoup plus de conséquences pour elle que pour les autres. Elle avait complètement changé et son esprit brillant avait disparu. », ajoute la baronne.

    Olga était destinée à voir beaucoup de souffrance. Elle a été confrontée à la violence humaine pour la première fois à quinze ans seulement, lors de l’assassinat du Premier ministre Piotr Stolipyn à l’opéra de Kiev. « Olga et Tatiana étaient avec moi et ont vu tout ce qui s’est passé », écrit Nicolas à sa mère le 10 septembre 1911. Olga, contrairement à Tatiana, n’a pas pleuré. Cependant, suite à cet assassinat, elle a souffert pendant longtemps de troubles du sommeil.

     

      

    Seulement trois ans plus tard, la Première Guerre Mondiale fut déclarée et sa vie changea complètement. L’impératrice Alexandra, se considérant comme la mère de l’empire, fonda plusieurs hôpitaux et est devenue infirmière avec ses deux filles aînées, Olga et Tatiana. Olga était présente durant les opérations, s’occupait des soldats et essayait de les aider à oublier leur douleur. Mais pour la sensible Olga, il était trop difficile de supporter tant de souffrance. Selon sa sœur Maria, dans un excès de rage après une opération, Olga a brisé une vitre avec son parapluie, mais aussi tous les objets qui se trouvaient sur un meuble dans l’hôpital aménagé de Tsarskoie-Selo.

      

    Le 19 octobre 1915, Olga a été affectée aux tâches administratives de l’hôpital, car elle était devenue trop stressée pour continuer à soigner elle-même les blessés. Pour soigner ses troubles nerveux, elle a même reçu des injections d’arsenic, à l’époque considéré comme un traitement contre la dépression.

    Bien que le travail à l’hôpital était très difficile pour la jeune femme, c’était paradoxalement une période très heureuse pour Olga. En effet, en regardant ses journaux intimes, un nom revient souvent : Mitya. Selon Valentina Chebotareva, une infirmière qui soignait les blessés avec Olga, ce Mitya était en réalité le soldat Dmitri Chakh-Bagov. Chebotareva écrit que l’amour d’Olga pour lui était « pur, naïf, sans espoir » et qu’elle essayait de cacher ses sentiments aux autres.

     

    Elle lui parlait régulièrement au téléphone et est tombée en dépression quand il a quitté l’hôpital. De son côté, Dmitri était très attaché à Olga. Il y a également un autre jeune homme, Volodia Volkomski, qui était très épris d’elle. Alexandra écrit à Nicolas en 1916 qu’il « a toujours un sourire pour elle ».

    A la fin du mois de février 1917, Olga est la première de ses sœurs, avec Alexis, à attraper la rougeole. La température d’Olga avait atteint pratiquement 40°C. En raison de son état très préoccupant, sa famille lui cacha les troubles révolutionnaires qui commençaient à faire rage dans la capitale impériale. Le 13 mars, lorsque les révolutionnaires marchaient sur Tsarskoïe-Selo, elle a seulement entendu plusieurs coups de feu, tout en ignorant ce qui se passait réellement.

     

    Lorsque son état d’améliora, elle fut informée de la situation. La Révolution balayait la Russie, son père avait abdiqué, tandis qu'elle et sa famille étaient en état d’arrestation et assignaient à résidence au palais Alexandre. Contrairement à ses jeunes sœurs, elle avait réalisé le danger qui approchait. Elle avait très vite compris que le monde qu’elle avait toujours connu, le monde où ses parents étaient les figures emblématiques, venait de s’écrouler à jamais.

      

    A présent, son seul but était d’apaiser ses parents. Pour tromper sa peur, elle passait ses journées à peindre, à étudier les textes religieux et à discuter avec les gens qu’elle aimait. Mais très vite, la captivité fit perdre à Olga sa beauté lumineuse et elle est devenue physiquement marquée par son angoisse. En quelques mois, Olga semblait plus âgée et avait perdu beaucoup de poids.

    En avril 1918, après plusieurs mois de captivité à Tobolsk, Nicolas, Alexandra et Maria sont transférés à Ekaterinbourg. Lorsque la Famille impériale était encore détenue à Tsarskoie-Selo, Nicolas avait donné un petit révolver à Olga afin qu'elle puisse se protéger. Cette arme a par la suite été confisquée par le colonel Kobylynsky, qui l’a découvert lors du transfert d’Olga et d’une partie de sa famille vers Ekaterinbourg en mai 1918.

     

    Alexis, ne pouvant voyager suite à une crise d’hémophilie, était resté pour quelques temps supplémentaires à Tobolsk avec Olga, Tatiana et Anastasia. La présence bienveillante de Tatiana et d’Anastasia était essentielle pour le rétablissement du Tsarévitch. Quant à Olga, l’impératrice avait estimé qu’elle était trop faible pour voyager avec ces températures hivernales. Les trois Grandes-Duchesses et Alexis ont été transférés en mai 1918 à Ekaterinbourg, un mois après leurs parents et Maria, par bateau puis par train.

      

    Lorsqu’ils naviguaient à bord du « Rus », les Grandes-Duchesses n’étaient pas autorisées à verrouiller leurs cabines. Dans la nuit, les gardes ivres y faisaient irruption, menaçaient et harcelaient les trois jeunes filles choquées et effrayées par tant de violence. Sydney Gibbes, le professeur d’anglais des enfants impériaux, retenu dans sa cabine pendant que les gardes harcelaient ses élèves, écrit dans ses mémoires que les cris terrifiés d’Olga, de Tatiana et d’Anastasia l’ont hanté jusqu’à la fin de sa vie. Fort heureusement, il apparaît que les Grandes-Duchesses n’ont subi aucune violence physique lors de leur transfert à Ekaterinbourg.




    Olga et Alexis lors de leur transfert de Tobolsk à Ekaterinbourg en mai 1918. Cette photo, prise par Pierre Gilliard, est la dernière photo connue du Tsarévitch et de sa sœur aînée. Il leur reste deux mois à vivre.
     

     

    Dans les dernières semaines de sa vie, la religion et la prière ont été, pour Olga, ses seuls réconforts. Un des soldats chargé de la garde de la Famille impériale à Ekaterinbourg note que : « L’aînée, Olga Nicolaïevna, était, comme son frère, pâle et malade […]. Elle semblait la plupart du temps fatiguée. Pendant les promenades, elle se tenait éloignée de ses sœurs et avait le regard triste, perdu. Elle jouait plus au piano que ses sœurs, et lorsqu’elle jouait un morceau, c’était toujours quelque chose de triste et plaintif ». Un autre rapporte que « la fille aînée restait la plupart du temps loin de ses jeunes sœurs, et se comportait comme sa mère arrogante. A la fin, elle n’avait plus que la peau sur les os… ».
     

    Durant la captivité à Ekaterinbourg, Olga lisait encore plus qu’à son habitude. Si ce n’était pas la Bible, c’était un des livres si précieux à son cœur qu’elle avait emporté de Tsarskoie-Selo. On retrouva par exemple « La princesse et le gobelin », offert par sa tante Irène alors qu’Olga était encore petite. Il y avait également l’ouvrage du fils de Napoléon Ier, écrit après la chute de l’empire. Dans cet ouvrage, Pierre Gilliard retrouva deux poèmes écris par Olga, dans lesquels elle demandait au Seigneur de lui donner le courage pour affronter ces heures sombres.

    Peu de temps après avoir écrit ces prières, Olga a finalement été confrontée à son destin. Ce destin n’était certainement pas celui que ses parents ou sa famille auraient pu prévoir lors de sa naissance en 1895. Elle aurait pu devenir reine, impératrice, fonder sa propre famille, avoir des enfants puis des petits-enfants, à l’image de son arrière-grand-mère la reine Victoria. Mais tout cela lui a été refusé. Sa vie prit tragiquement fin durant les premières heures du 17 juillet 1918, à l’aube de son vingt-troisième anniversaire.

     




    La Grande-Duchesse Olga en 1916.



     
     
     SOURCES
     
     
     
     
     
     
     
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