• Le DESTIN de RASPOUTINE

     

      

    Je mourrai dans des souffrances atroces.

    Après ma mort, mon corps n'aura point de repos.

    Puis tu perdras ta couronne.

    Toi et ton fils vous serez massacrés ainsi que toute la famille.

    Après le déluge terrible passera sur la Russie.

    Et elle tombera entre les mains du Diable.

    Raspoutine

    Grigori Efimovitch Raspoutine

     

      

    Raspoutine demeure l'un des personnages les plus mystérieux et les plus controversés de l'histoire du XXe siècle.

      Le DESTIN de RASPOUTINE

    Il bénéficie cependant d'une notoriété d'autant plus étonnante qu'elle est inversement proportionnelle au peu de chose que le public connaît réellement de lui.

    Après 1917, son image a été largement utilisée par la propagande bolchevique pour symboliser la déchéance morale de l'ancien régime honni.

      

    Au cours du temps, Raspoutine est devenu un mythe, ou plutôt l'opportun raccourci historique, permettant d'expliquer sommairement la chute du régime impérial ;

      

    mais avant tout, il a servi de prétexte à beaucoup de dirigeants politiques russes et européens de l'époque qui désiraient s'exonérer de leurs propres responsabilités dans les événements tragiques survenus en Russie.

    Ainsi, l'ombre de Raspoutine a occulté bien des trahisons et des iniquités.


    Le 16 décembre 1916, le prince Youssoupoff et quelques autres aristocrates décident de mettre fin à la vie de Grégory Raspoutine, moine débauché, moujik ivrogne, entré dans les faveurs de la famille impériale en raison de ses pouvoirs de guérisseur. Mais la tâche, ce soir-là, s'avère beaucoup plus difficile que prévu.


    Grégory vient d'un petit village sibérien qu'il a abandonné un jour pour se consacrer à la religion, la méditation et l'errance. Après quelques années de ces vagabondages mystiques, il acquiert dans sa région natale la réputation d'un starets, c'est-à-dire saint homme. En 1904, il quitte la Sibérie pour se rendre à Saint-Pétersbourg et vient demander 1'hospitalité à l'Académie théologie, où il est présenté à l'évêque Hermogène et au grand prédicateur Iliodor. Ceux-ci, aussitôt séduits par sa foi, l'adoptent et favorisent son entrée dans la société de la capitale.

     

    Grigori Raspoutine-Novyi
    Raspoutine et la Tsarine entourés des cinq enfants impériaux et d'une gouvernante en 1908.
     

     

    Dès lors, il commence à faire parler de lui, tant par les miracles qu'il accomplit que par les débauches dont il est l'initiateur.

      


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    Raspoutine aux côtés de l'évêque Hermogène et du moine Iliodore.

      


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    Le moujik Raspoutine avec ses enfants à Pokrovskoïe.
    De gauche à droite :
    Matrona ; Raspoutine ; Maria ; Mitia




    À la conquête de la Cour
     

    La cour du tsar Nicolas II vit un drame. Le tsarévitch Alexis, unique héritier de la couronne, est atteint d'une maladie incurable l'hémophilie, qui le fait atrocement souffrir.

      

    La réputation de Raspoutine étant arrivée aux oreilles de la tsarine Alexandra, on convoque à la Cour le "faiseur de miracles".

      

    A plusieurs reprises, il atténue les souffrances du jeune malade ou arrive à stopper des hémorragies normalement fatales. Peut-on parier de pures coïncidences entre les visites de Raspoutine et l'évidente amélioration de la santé de l'enfant ?

      

    Il est impossible de répondre avec certitude.

      

    Pourtant l'influence apparemment positive que l'homme exerce sur la maladie du petit Alexis explique la source de son emprise sur la tsarine, sur la Cour et dans le monde aristocratique de Saint-Pétersbourg.

      


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    Le tsar et le tsarévitch Alexis au grand-quartier général.

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    La famille impériale russe

    Guérisseur
    "Vers la fin du mois d'octobre 1907, alors que la famille impériale s'est installée pour l'automne à Tsarskoïe Selo, Alexis tombe en jouant dans le jardin et se plaint de violentes douleurs à une jambe. En constatant que l'oedème distend la peau, la tsarine Alexandra Fedorovna est prise de panique. Les médecins, aussitôt appelés, prescrivent des bains de boue chaude et mettent le garçon au lit. Peine perdue.

      

    En désespoir de cause, l'impératrice convoque Raspoutine. C'est la première fois qu'on fait appel à lui pour guérir un membre de la famille impériale, mais il a déjà une réputation de guérisseur. Il arrive au palais à minuit, pas impressionné apparemment par l'importance de l'intervention qu'on attend de lui.

      

    Conformément à son habitude, il écarte les médicaments recommandés par les praticiens, s'assois au chevet du lit et prie. Pas une fois, il n'effleure l'enfant de ses mains. Mais il le regarde intensément. Sa méditation est longue, profonde, silencieuse. L'impératrice, les nerfs crispés, se retient de l'interrompre.

      

    Peu à peu, Alexis cesse de gémir et se détend.

      

    Quand Raspoutine le quitte, le garçon est redevenu tranquille. Le lendemain matin, il sourit à sa mère. L'oedème s'est résorbé de lui-même. Autour du petit lit, les proches crient au miracle."

     

    Guérison à distance
    Le 2 octobre 1912, l'état du petit Alexis empire soudain.

      

    Une hémorragie interne se déclare, à gauche, dans les régions iliaques et lombaire.

    La température grimpe à 39°4 et le pouls à 144.

    Les douleurs provoquées par l'épanchement sont atroces.

    Cherchant la meilleure position dans son lit, l'enfant se tourne sur le ventre et se recroqueville en chien de fusil.

    Le teint livide, les yeux exorbités, la mâchoire tremblante, il gémit jusqu'à l'éraillement de sa voix.

      

    Les médecins se déclarent impuissants : ils ne peuvent intervenir sans risquer une hémorragie fatale. 10 octobre, il reçoit les derniers sacrements.

      

    "Quand je mourrai, élevez pour moi un petit monument dans le parc !" 12 octobre : télégramme de la tsarine à Raspoutine (à Prokovskoie, à plus de mille kilomètres).

    Sa fille aînée Maria lui lit le message. Aussitôt il se lève, passe dans le salon où sont exposées les plus vénérables icônes de la maison et dit à Maria qui l'a accompagné : "Ma colombe, je vais tenter d'accomplir le plus difficile et le plus mystérieux de tous les rites. Il me faut réussir. N'aie pas peur et ne laisse entrer personne... Tu peux rester si tu veux, mais ne me parle pas, ne me touche pas. Ne fais aucun bruit. Prie seulement."

      

    Puis, se jetant à genoux devant les saintes images, il s'exclame : "Guéris ton fils, Alexis, si telle est ta volonté ! Donne-lui ma force, ô Dieu, qu'il l'utilise pour sa guérison !"

      

    Tandis qu'il parle, son visage est illuminé par l'extase, une sueur abondante ruisselle sur son front et ses joues. Il halète, en proie à une souffrance surnaturelle, et tombe à la renverse sur le parquet, une jambe repliée, l'autre raide.

      

    "Il semblait se débattre contre une épouvantable agonie, écrira Maria. J'étais certaine qu'il allait mourir. Après une éternité, il ouvrit les yeux et sourit. Je lui présentai une tasse de thé refroidi qu'il but avec avidité.

    Quelques instants plus tard, il était redevenu lui-même."

    Il télégraphie à la tsarine : "La maladie n'est pas aussi grave qu'il semble. Que les médecins ne le fassent pas souffrir."

      

    Le lendemain, la fièvre tombe, l'hématome commence à se résorber.

    (Henri Troyat, Raspoutine, Flammarion, 1996).



    Influence
    La famille impériale lui voue une amitié telle qu'on commence à le désigner comme le "tsar au-dessus des tsars". Raspoutine profite largement de la fascination qu'il exerce, notamment sur les femmes.

      

    Grigori Raspoutine-Novyi
    Raspoutine entouré de ses fidèles en 1904.

    Lorsqu'une jeune fille, de préférence jolie, vient lui demander conseil, il n'hésite pas à abuser d'elle tout en lui parlant de Dieu et de la rédemption. Sa vie de débauches réputées sans bornes ne l'empêche pas d'avoir une cour féminine à sa dévotion, prête à tout pour lui. L'appartement de Raspoutine devient bientôt le lieu de passage obligé de tous les solliciteurs possibles et de personnages importants.

      

    En 1916, le président du conseil Sturmer et le ministre de l'intérieur Protopopov participent aux séances de table tournante qu'il organise chez lui.

      

    Ce rôle démesuré suscite tant de haines et de jalousies dans les milieux influents qu'on finit par lui prêter une activité et une responsabilité politique qu'il n'a peut-être pas en réalité, même si la tsarine est à ses ordres.

      


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    Raspoutine et sa cour de femmes




    Un assassinat programmé



     En 1916, les défaites de la Russie au front et la décomposition de l'état suscitent une vague d'indignation dans tout le pays.

    Si tout va mal, c'est nécessairement à cause de la mauvaise influence que Raspoutine exerce sur le tsar, et les déconvenues de l'armée s'expliquent, selon l'opinion publique, parce que le starets est vendu à l'espionnage allemand.

    Dans cette atmosphère de déliquescence, un certain nombre d'aristocrates, dont le grand duc Dimitri Pavlovitch, apparenté au tsar, pensent que l'unique moyen d'aider le pays est de le débarrasser du monstre qu'est Raspoutine. Un jeune prince de dix-neuf ans, Félix Youssoupoff, de sent investit de cette mission.

      

    Le 29 décembre 1916, il invite Raspoutine chez lui, au palais de la Moika, sous prétexte de lui présenter sa femme. Avec ses complices, le prince fait préparer des gâteaux imprégnés de cyanure capable de tuer vingt personnes et verse ce poison dans le verre destiné à Raspoutine. Arrivé chez Youssoupoff, le starets s'installe, mange les différents mets qui lui sont offerts et, alors que le cyanure agit normalement en quelques minutes, il continue à se porter à merveille pendant deux heures.

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    Le prince est à bout et Raspoutine redemande à boire. Décidé d'en finir, Youssoupoff prend son revolver et tire à bout portant. A ce bruit les complices surgissent de leur cachette ; un médecin, qui examine Raspoutine conclut qu'il est encore vivant. Bientôt, la respiration cesse et ses assassins descendent le corps au sous-sol du palais.

      

    Quelques minutes après, Raspoutine se relève, tente d'étrangler Youssoupoff, se précipite à l'extérieur: il faut quatre balles pour qu'il tombe et des coups de matraque pour défoncer son crâne. Les conjurés enveloppent alors le corps et le jettent dans la Neva. Lorsqu'on retrouve le cadavre dans l'eau, on constate qu'il était encore vivant lorsqu'il avait été jeté dans le fleuve: Raspoutine est mort noyé!

      

    Cette endurance proprement exceptionnelle contribue à la légende de Raspoutine comme "surhomme". Etait-il insensible au poison ? Cela reste un mystère. C'était, en tout cas, ce que l'on appelle une force de la nature et un tempérament hors du commun.


    Youssoupoff raconte
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    "...Raspoutine était mort. Des gouttelettes de sang coulaient de la blessure et tombaient sur les dalles de granite, Brusquement son oeil gauche s'entrouvrit ... et les deux yeux de Raspoutine, devenus étrangement verts et fixes comme ceux d'un serpent, me transpercèrent d'un de haine...

      

    Comme s'il regard diabolique plein avait brusquement été pris de frénésie, il bondit d'une détente sur ses pieds; de l'écume coulait de sa bouche. Il était effrayant. Un hurlement sauvage emplit la salle et je vis arriver sur moi une main aux doigts tordus...

      

    Raspoutine ressuscité répétait sans arrêt mon prénom d'une voix sifflante et étouffée...

      

    Dans cet homme mourant, empoisonné et transpercé d'un coup de feu, dans ce cadavre que des forces obscures avaient remis debout pour venger sa mort, il y avait quelque chose de si terrifiant, de si monstrueux que, jusqu'à aujourd'hui, quand je repense à ce moment, je suis saisi d'une terreur indicible...

      

    Il me semblait que le diable lui-même s'était incarné dans ce moujik... et que ses doigts crochus me tenaient pour ne plus jamais me lâcher..

      

    Mais quel ne fut pas mon étonnement et mon horreur lorsque je vis la porte d'entrée s'ouvrir et Raspoutine disparaître dans l'obscurité... Pourichkevitch s'élança à sa suite, trois coups de feu retentirent puis un quatrième...

    Je vis Raspoutine tituber puis s'effondrer dans la neige".






    Réhabiliter RASPOUTINE?
     

    A l'instar de certains pacifistes notoires, et qui n'ont forcément pas subi le même sort, il aurait été assassiné parce qu'il s'opposait à la guerre! Martyr de la paix, le staretz Grigori Iefimovich Raspoutine? Sacrifié à l'autre bout de l'Europe - comme Jean Jaurès l'a été en plein centre de Paris, par cette fraction de bellicistes qui à certaines heures de l'Histoire, apparaissent et l'emportent sur toutes les logiques du dialogue et de la paix?

      

    Le prince Youssoupov, qui avec la complicité de quelques hauts dignitaires de la cour a été le maître d'oeœuvre de l'exécution du staretz a publié un livre intitulé "Comment j'ai assassiné Raspoutine" - et que corrobera avec force détails un autre ouvrage de Joseph Kessel "Les Rois aveugles".

      

    Avec le recul du temps, le personnage de Raspoutine est discutable, voire repoussant - on en convient.

    Avec ses ongles noirs, et sa malpropreté, il se saoulait à la vodka à longueur de journée, quand il ne pinçait pas les fesses de toutes les femmes passant à sa portée - voire des grandes-duchesses dans les couloirs du Palais d'Hiver de Saint-Petersbourg.

      

    Mais ce ne sont pas là les véritables raisons de son assassinat.

      

    Celui-ci a eu des raisons beaucoup plus sérieuses.



    Malgré la lubricité et l'aspect sordide du personnage, la guerre lui faisait horreur. Issu du petit peuple, il savait que celui-ci en ferait les frais, et aussi parce qu'il prévoyait - avec ce don de voyance qu'aucun historien ne lui conteste - que cette guerre serait fatale à la dynastie des Romanov.

      

    Ses mains miraculeuses, ayant le pouvoir de soulager l'hémophilie du tsarévitch Alexis, il avait conquis la confiance de la tsarine Alexandra Feodorovna, d'origine allemande.

    De ce fait, elle redoutait une guerre germano-russe...

      

    Cela avait suffi a intégrer Raspoutine au parti pacifiste, donc germanophile, et à le rendre détestable à tous les Français qui comptaient sur l'amitié indéfectible du puissant allié russe contre l'Allemagne.

      

    Il ne faut pas chercher une autre cause à l'image caricaturale qu'on donne de Raspoutine. Mais à Saint-Petersbourg, aux yeux du parti de la guerre qui misait sur un conflit - supposé victorieux - pour redorer le blason de la monarchie russe - le staretz était devenu l'homme à abattre!

      

    Quand le 28 juin l'archiduc autrichien François Ferdinand est assassiné à Sarajevo, assassinat sur lequel on s'accorde à voir qu'il constitue l'origine de la Première Guerre Mondiale - ne peut-on pas supposer que le cours des événements aurait été différent si, le même jour, Gregori Iefimovich Raspoutine, dans un bordel sibérien n'avait pas été poignardé par une prostituée à la solde peut-être des nationalistes?

      

    C'est alors que du fond de son lit d'hôpital, il envoie ses objurgations au tsar et à la tsarine, de ne pas appuyer sur le bouton rouge de la guerre!

     En vain... Le 30 juillet Nicolas décrète la mobilisation générale et met le feu aux poudres.

     

      

     

    Dès lors, aidé par les nouvelles désastreuses qui proviennent du front, Raspoutine va tenter de lutter à contre-courant, pour que la Russie se retire du conflit et signe un paix séparée avec l'Allemagne...

    Considérant cette conduite comme défaitiste et hautement déloyale vis-à-vis de la patrie, le prince Youssoupov, le grand-duc Dimitri et le représentant d'extrême-droite de la Douma Pourichkevich organisent un guet-apens à Saint-Petersbourg, dans le but de se débarrasser du staretz.

      

    Son corps cariblé de coups de revolver est alors jeté dans les eaux glacées de la Neva. Quelques heures après, inquiets sur son absence, ses amis et les autorités repêchent le corps, dont le cœur bat encore... mais pas pour longtemps.

      

    Avec sa disparition, ses plus sinistres prophéties concernant la famille impériale et la Sainte Russie ne devaient pas tarder à se confirmer.

      

    Et l'Histoire témoigne. Alors?...

      

    Alors toutes les questions qu'on est en droit de se poser demeurent sans de concluantes réponses!  

     

    Le DESTIN de RASPOUTINE

     

    Maria Raspoutine, tout à droite, avec son père Grigori, à gauche, et sa mère, au centre, en 1914.

    This photograph of Grigori Rasputin with his wife and his daughter Matryona (Maria), far right, in 1911 is cropped from a group photo that was taken in Rasputin's St. Petersburg apartment in 1911 and reproduced numerous times in the years thereafter. Because of its age, I think it's most likely in the public domain. I got it from a forum posting at Alexanderpalace.org

      

    Le DESTIN de RASPOUTINE

    Maria Gregorievna Raspoutine (27 mars 1898 – 27 septembre 1977)

    est la fille de Grigori Efimovitch Raspoutine.

    Lors de la Révolution russe, elle s'exila d'abord en Roumanie, puis en France et en Allemagne avant de rejoindre les États-Unis.

      

    Elle exerça successivement la profession de danseuse de cabaret, de dresseuse de chevaux dans un cirque avant de travailler dans diverses usines d'armement.

    Elle écrivit un livre à la mémoire de son père.

    Elle y assure ne pas avoir hérité de son caractère démoniaque, même si elle aimait à prendre son regard hypnotique.

      

    En 1927, elle intenta un procès contre Félix Ioussoupov après la sortie de

    son livre J'ai tué Raspoutine, où le prince donnait sa version de l'assassinat de Raspoutine.

      

    Le tribunal français, devant lequel l'affaire avait été introduite,

    se déclara incompétent.

     

     

     

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